Fanzine 2 - La vie de quartier
(Hall de Polyblosne, Le Blosne, Rennes) – Restitution des permanences de recherche du 9 janvier, 5 février et 5 mars 2025
Ce texte, en tant que fanzine, a pour destination première un format imprimé (A5 moins 1 cm, plié, agrafé) et a été écrit et édité en ce sens pour un format PDF et entièrement réalisé sous logiciels libres (Libre Office, Gimp et bookletimposer sous environnement Debian). Je partage ici une version HTML à laquelle j’ai seulement retiré la première et quatrième de couverture. Il est possible de consulter la version en fanzine (PDF) sur le site Quartiers en recherche.
Sommaire
Faire permanences
– Faire avant tout
– Chercheur ? Sociologue ?
– Pas de
roller dans le hall ni de verres dans les étages
– Pourquoi
rentrer dans le hall : la canette et le canapé
– Une question d’habitude
Faire savoir
– Faire cafétéria
– Faire sociologue
Faire faire
– Faire correspondance
– Faire écrire
– Faire édition
– Faire voir
Pourquoi écrire ?
– Donner à voir, donner à
lire
– La vie de quartier
(selon Georges Perec)
– La vie de quartier (selon
Vald)
Faire permanences
Ce fanzine, comme expliqué sur la dernière page de la couverture, tente de raconter une recherche en cours et notamment les moments de permanence, une après-midi par mois. Ces permanences me permettent de rencontrer des habitant·es, de discuter et de présenter également mon travail. Mais aussi, j’espère qu’avec le temps (ces permanences s’étalent sur quatre ans) il en émergera des envies autres que les miennes.
Faire avant tout
Trois permanences supplémentaires ont eu lieu depuis le premier fanzine. Je racontais dans ce précédent numéro comment s’installait une permanence et que cela consistait à « faire connaissance ». Je peux dire que les trois suivantes ont été dans le prolongement : nous sommes toujours en train de faire connaissance !
Durant une après-midi de permanence il m’arrive de ne pas arriver à aborder les personnes qui passent, de ne pas trouver comment, de douter de la pertinence de ces moments, etc.
À chaque fois que je doute, je finis par être surpris : une discussion avec une personne donne du sens à tout ça, une chose que je n’avais pas encore remarqué me permet d’affûter mon regard sur les questions qui m’intéressent, etc.
C’est pour cela que j’en arrive à la conclusion que « faire permanence » c’est « faire avant tout ». C’est arriver à passer au-delà du doute, du flou, de l’inconfort, pour être là, tenir son engagement et voir ce que cela donne car cela finit toujours pas apporter quelque chose et c’est ce que je vais tenter de vous raconter dans ce numéro.
Chercheur ? Sociologue ?
Quelle étiquette est mise sur mon front dès lors que j’installe cette permanence et que je croise des personnes ? Il y a de fait ce que je renvoie (ma tenue, mes paroles, le dispositif, comme je l’évoquais précédemment), mais il y a aussi ce que projettent les personnes que je rencontre, et ce depuis leur propre vécu dans ce type de situation. Ce temps est nommé « permanence de recherche », je me doute qu’il ne doit pas être le plus clair pour toutes les personnes rencontrées, mais il a le mérite de renvoyer à d’autres pratiques dans d’autres endroits et villes et ainsi de sentir que mon travail n’est pas isolé, qu’il est en lien.
Au-delà du nom c’est la manière dont je vais introduire la discussion qui importe peut-être le plus : chercheur, chercheur et habitant, sociologue ?
J’ai remarqué durant les permanences déjà réalisées que, malgré toutes mes tentatives de « désamorcer » la situation, je me retrouve à incarner une figure assez classique de l’espace public et plus particulièrement dans les quartiers populaires : une personne qui vient à la rencontre des habitant·es et qui est dans l’attente d’une information de leur part. Et ces figures, sans avoir les mêmes intentions (et la même précaution dans le fait de les nommer), sont multiples : enquêteur ou enquêtrice pour un sondage, élu·e en visite ou en campagne, animateur ou animatrice d’une radio associative, médiateur ou médiatrice, éducateur ou éducatrice de rue, etc.
J’ai l’impression que le fait de dire que je suis habitant du quartier en même temps que je nomme ma recherche permet un peu d’amoindrir ce positionnement. Mais c’est limité.
Sur le choix des mots, j’ai été surpris de voir que « sociologue » semble plus parlant que « chercheur ». Même sans savoir ce que cela recouvre, « sociologue » doit renvoyer à une figure médiatique connue lorsque le « chercheur » est flou et peut peut-être renvoyer à des sciences appliquées et l’idée d’une blouse blanche dans un labo ?
Il me semble que ce qui est le plus à même de déconstruire cette posture est de faire évoluer la permanence, c’est ce que je questionne dans la partie d’après « Faire savoir ».
Pas de roller dans le hall ni de verres dans les étages
J’ai fait évoluer le jour des permanences sur le conseil de Gabriel Biau, directeur de la Maison des Squares. « À chaque journée, des fréquentations différentes et des ambiances différentes. » J’ai quitté le jeudi après-midi pour passer au mercredi après-midi. Et en effet on peut dire que la sociologie et l’animation du hall change. Nous passons d’un public adulte et plutôt retraité les jeudis à un public jeune le mercredi.
Cela m’a permis d’observer comment l’équipe de la Maison des Squares incarne l’accueil notamment auprès d’un public jeune. Je ne vais pas non plus ouvrir une question qui est un sujet en soi (la question pédagogique et aussi la relation adulte-enfant), mais je peux tenter de l’aborder en tant que chercheur (et moi-même parent) : quel est le bon équilibre entre l’autonomie et l’accompagnement dans l’apprentissage des règles collectives ? Une question qui n’est pas évidente déjà en tant que parent, mais qui est un tout autre sujet lorsqu’il s’agit d’une relation avec des enfants dont nous ne sommes pas les parents et que cela relève de sa pratique professionnelle dans un espace d’accueil.
Ici, je renvoie aussi à ma relation en tant que chercheur qui tient une permanence dans le hall du Polyblosne : j’échange tout autant avec des adultes que des enfants. Lors de mes présences, il m’arrive de me saisir de tâches qui incombent normalement plus à l’équipe salariée pour rendre service, mais aussi pour m’en servir de prétexte à la discussion. Cela peut être « renseigner quelqu’un » ou encore « servir des boissons à la partie cafétéria ». Ce qui m’amène aussi de fait à incarner les règles de vie du lieu. Et ce n’est pas une position si évidente : tenir une relation d’échange qui s’installe dans le temps et en même temps savoir rappeler aux règles lorsque celles-ci sont dépassées. Mes réflexions vont sûrement sembler communes à toute personne qui a déjà pratiqué l’animation auprès de jeunes publics, mais celle-ci ne l’est pas forcément pour d’autres (dont je fais partie) et notamment, comme tout savoir-faire, elle s’acquiert par l’expérience et la pratique.
C’est là que deux situations, anodines probablement pour les membres de l’équipe concernés, m’ont impressionné. Pour l’une il s’agissait de rappeler à une jeune fille qu’elle ne pouvait pas entrer en roller tout en précisant qu’elle était la bienvenue et de l’autre à un jeune garçon qu’il pouvait se servir un verre d’eau, mais qu’il ne pouvait pas monter avec dans les étages. S’est joué dans les deux situations, une posture qui m’a semblé évidente lorsqu’elle est survenue et en même temps pour lesquelles je n’arrive tout à fait à qualifier ce qui a fait (posture, ton, tournure de phrase, interconnaissance antérieure à la situation, etc.) que cela a « fonctionné ». Je vais essayer de porter attention à cela durant les prochaines permanences.
Pourquoi rentrer dans le hall ? La canette et le canapé
Dans le précédent fanzine j’ai fait la liste des objets ou situations qu’il m’a semblé repérer ayant permis de faire rentrer dans le hall les personnes rencontrées (les ordinateurs, la photocopieuse, le Ouest-France, le canapé et les fauteuils, l’accueil, l’espace cafétéria). L’idée étant de creuser ce qui concerne le hall en lui-même et de ne pas regarder forcément toutes les activités dans les étages qui permettent plutôt que les personnes traversent le hall et n’y restent pas.
Le mercredi, les personnes qui viennent changent, les usages du hall aussi. Je me rends compte rapidement que l’usage du canapé, déjà traité précédemment, revêt une fonction essentielle : il s’agit pour les adolescent·es d’un lieu essentiel pour se poser, regarder son smartphone ou discuter avec ses ami·es. Même si le hall et les canapés sont pour certain·es un espace de transit vers une activité qui va avoir lieu dans le reste du bâtiment, ce n’est pas le cas de tou.tes : je comprends en discutant avec l’équipe qu’il y a des jeunes qui fréquentent le hall comme un espace temporaire de mise à l’abri, où se poser, mais que ceux-ci ne fréquentent pas le reste du bâtiment et peu l’équipe.
Je découvre également un autre usage de la cafétéria. Celle-ci est sous investie pour le moment par manque de moyens humains (salariés et bénévoles). Là où les cafés et thés sont un peu fréquents dans les usages du lieu par les adultes, l’utilisation gratuite de la fontaine à eau ou payante pour les canettes de boissons semble fréquent pour les usager·es plus jeunes. Comme évoqué précédemment et détaillé plus loin, la cafétéria est un endroit que j’essaye d’investir comme forme de médiation dans la relation aux personnes du hall.
Une question d’habitude
Je discute avec une dame, la quarantaine, venue faire des démarches administratives sur l’un des ordinateurs en accès libre à l’accueil. Elle n’a pas d’ordinateur à la maison. Je comprends qu’elle habite plutôt du côté du Cimetière de l’Est et je lui demande pourquoi elle vient spécifiquement au Polyblosne alors qu’elle n’est pas du quartier. Je n’ai pas de réponse claire. Notre échange se fait de manière décousue entre différentes activités qui nous mobilisent elle comme moi. Dans une discussion qu’elle a avec une autre personne je comprends qu’elle a une bonne connaissance du quartier : elle connaît telle boutique au pied de l’immeuble Le Quadri, elle fréquente aussi la mairie de quartier du Blosne mais ne connaît pas celle du quartier où elle vit. Au détour d’un échange je comprends notamment qu’elle choisit où elle se rend en fonction de « si ça monte ou si ça descend » depuis chez elle, car elle se déplace à vélo. Je finis par comprendre qu’elle a habité square de Montenegro il y a quelques années.
J’imagine qu’il ne suffit pas de changer de quartier pour changer ses habitudes.
Faire savoir
Il me semble que la manière dont j’appréhende la recherche, et donc la permanence de recherche, est une manière individuelle et collective de créer du savoir sur ses propres pratiques et sa quotidienneté.
Même si je sais que ces premières permanences sont nécessaires pour installer les choses dans le temps, je me rends compte que leurs formes actuelles ne me satisfont pas tout à fait.
Grace à la présence de deux personnes extérieures invitées (Gabrielle et Aleks) sur mes deux sessions précédentes et à des discussions avec Gabriel, la suite des permanences devraient progressivement évoluer dans deux directions.
Faire cafétéria
Sans forcément nier l’intérêt de ce dispositif dans certains contextes, il me semble que tenir une table dans le hall et aller à la rencontre des personnes à partir de celle-ci me semble peu satisfaisant aujourd’hui dans ce processus de permanence qui se met en place.
Comme évoqué précédemment, je me suis engagé dans certaines tâches de l’accueil et notamment dans celle qui consiste à servir des boissons à la cafétéria. C’est un motif que j’aimerais approfondir pour plusieurs raisons. Tout d’abord, car il me permet de rentrer en relation avec des personnes sans que la discussion en soi la porte d’entrée : je rends un service, au sens premier du terme, et c’est un prétexte possible à une discussion.
J’ai été salarié-associé d’un bar-resto en coopérative il y a une quinzaine d’années et j’avais déjà remarqué à l’époque que nous n’étions pas tant des barmans que des personnes fournissant une possibilité de discussion à de nombreuses personnes. Je souhaiterais approfondir ce geste.
Enfin, je sais que des réflexions sont en cours, au sein de l’équipe salariée ainsi qu’avec certain·es habitant·es, sur l’organisation du hall d’accueil et notamment de la cafétéria.
M’approcher de la cafétéria permettrait de « faire permanence de recherche » collectivement autour de ce qu’est l’accueil dans ce hall.
Faire sociologue
Tous les mardis matin, le Polyblosne est fermé et c’est un temps de réunion de toute l’équipe. Le 18 mars dernier je suis intervenu une heure durant leur matinée pour présenter à l’ensemble de l’équipe mon travail de thèse, la permanence et leur proposer des formes de travail ensemble.
Nous n’avions pas encore réalisé de temps officiel de présentation, et même si j’avais croisé plusieurs fois une bonne partie de l’équipe, ce n’est pas la même que de rediscuter les choses collectivement.
Dans la continuité des échanges avec Gabriel, l’idée serait de proposer d’être le « sociologue de service » pour le dire de manière caricaturale. Plus concrètement il a été question pour moi de les inviter à travailler ensemble sur des questions qui partent de leurs pratiques professionnelles. De se saisir de ma présence pour « faire recherche » collectivement sur des interrogations, des doutes, des angles morts dans leur quotidien.
Ayant introduit en amont mes questionnements de recherche (le soin, l’attention, les liens, les gestes de maintenance, les récits, etc.), les membres de l’équipe ont pu lister différentes pistes à envisager ensemble :
Sarah propose de venir sur les « Repair Café », les derniers samedi de chaque mois, pendant trois heures, où la question de la maintenance et des sociabilités semble très présente : il s’agirait d’essayer de comprendre ce qu’il y a pour les habitant·es derrière ces envies de réparation d’objets du quotidien,
Anne-Françoise : propose de venir sur une des sorties à la mer de cet été, c’est un espace où il est possible d’échanger à propos de ce qui peut plus facilement se dire loin du quartier,
L’équipe jeunesse : tenter de comprendre ensemble ce qui fait que, d’après eux, les « jeunes » sortent peu du quartier (« le plus loin c’est Alma, et ils ne vont pas en centre-ville ») ; c’est un vrai sujet pour l’équipe (partagé aussi pour les adultes par Anne-Françoise),
Mathilda : réengager ma présence avec le collectif « Banat-Serbie » et notamment pour permettre d’apporter un autre regard sur la recherche par le fait qu’on se connaît déjà (« et que je parle comme tout le monde » dixit Mathilda),
L’équipe jeunesse : comprendre aussi les territoires pour les « jeunes » au sein même du Polyblosne, entre l’espace ado au 1er étage, l’espace jeune au 2e et sous la forme d’un interstice de rencontre entre les deux de manière informelle au 3e étage (l’équipe a dû se résigner à fermer l’accès aux salles du 3e étage en dehors de ses usages réservés suite à la fracture de toutes les armoires qui servent aux associations),
De manière plus générale : rencontrer l’association Ar Maure qui depuis son installation dans ses nouveaux locaux fait du lien avec le reste des associations du Polyblosne.
Faire faire
Au-delà de peut-être travailler à tenir la cafétéria avec d’autres, j’ai aussi envie d’essayer d’autres dynamiques sur les prochaines permanences. Je viens d’obtenir un financement qui va me permettre de consacrer plus de temps à ma recherche, d’acheter un peu de matériel et d’inviter des personnes sur les prochaines sessions.
Voici, en guise d’exemples, quelques pistes d’autres pratiques qui me semblent intéressantes.
Faire correspondance
Le sociologue Renaud
Epstein, qui a travaillé notamment sur les projets de rénovation
urbaine, fait un travail au long cours de collecte de cartes postales
qui mettaient en avant les grands ensemble partout en France au moment
de leurs constructions. Il serait intéressant de partir en enquête
pour savoir si le Blosne avait les siennes (page 22 vous en trouverez
déjà une retrouvée dans le livre d’André Sauvage, Le Blosne. Du
grand ensemble au vivre ensemble, 2013). Mais au-delà de la carte
postale pour sa photographie, c’est aussi la carte postale pour son
écriture et sa correspondance. Nous pourrions entamer une
correspondance entre habitant·es au sein du Blosne ?
Faire écrire
La Khta compagnie a
réalisé un atelier d’écriture avec des lycéens à partir de cette idée
« Ce qu’on veut ». Ils et elles ont réalisé des affiches qui ont
ensuite étaient collées dans toute la ville. Il en ressort une liste à
la Prévert d’une puissance incroyable. Il en a été fait un podcast
qu’il est possible d’écouter sur le lien ci-dessous et un ouvrage
édité par le duo formé d’Alaric et Léna au sein des éditions Rotolux
Press. Le son est accessible sur soundcloud
CeQu’OnVeut.
Faire édition
Et pour terminer, le
plus évident peut-être, est celui que vous avez entre les mains : le
fanzine. Le fanzine est devenu un nom commun pour décrire une grande
variété de publications qui ont pour principe d’être facilement et
rapidement écrites, fabriquées et distribuées par qui le
souhaite !
Il est tout à fait possible de se saisir collectivement de cet espace et de ce format.
Je souhaiterais associer à une prochaine permanence Marie Audran, une amie, qui est aussi l’éditrice de la maison d’édition La Liebra dorada. Elle y fabrique des petites publications dans la continuité et des échanges avec des maisons d’édition en Argentine et notamment par ceux appelés les cartoneros, qui ramassent le carton dans la rue pour le recycler mais aussi pour en faire les couvertures de publications diffusées très rapidement et de la main à la main dans les rues.
Faire voir
Pourquoi écrire ?
« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 1974, page 179.
Je n’ai pas trouvé plus jolie manière que ces mots de Georges Perec pour expliquer pourquoi écrire, pourquoi écrire la recherche et pourquoi ce fanzine.
Ce fanzine me permet d’écrire tout ce que vous venez de lire. Il me permet de développer ce qui ne pourrait se raconter aussi simplement si cela restait dans mon esprit. Cela me permettra aussi de me souvenir, plus tard, quand cette permanence, cette recherche, mon corps et mon esprit auront quelques années de plus. Car, il faut bien se l’avouer écrire (et notamment ce fanzine) c’est d’abord s’écrire à soi-même.
Donner à voir, donner à lire
Mais puisque vous l’avez vous aussi entre les mains c’est qu’il vous est aussi adressé. Et je ne cesserai de le répéter : ce fanzine est aussi une manière de s’obliger. Que ces réflexions peuvent aussi vous servir, mais surtout que c’est la moindre des choses que raconter une recherche si en plus elle parle de votre quotidien et de votre quartier, qui est aussi le mien.
Pour ce numéro-ci je ne vais pas partager des extraits de mon journal comme la fois dernière, mais je vais plutôt vous proposer deux textes qui parlent en quelque sorte de la vie de quartier et ce de deux manières différentes. D’un côté, Georges Perec dans un de ces recueils où il questionne, à sa manière singulière tout ce qui l’entoure. De l’autre côté, le rappeur Vald avec ce morceau où se répondent deux figures caricaturales, c’est volontaire, une habitante d’un certain âge et un « jeune ».
La vie de quartier (selon Georges Perec)
J’ai surligné en gras une partie qui m’interpelle. Ce qui me questionne c’est le choix du conditionnel de ce texte (« évidemment on pourrait »), comme si nous avions le choix ?
Ce que j’en comprends c’est qu’il vient questionner son propre engagement dans le quartier où il vit, il dit même un peu plus loin dans le livre que ses amis et les lieux qu’ils fréquentent ne sont pas ici, son quotidien est projeté vers un autre endroit que celui où il vit.
Qu’est-ce que cela nous raconte de notre propre manière de vivre au Blosne ?
« La vie de quartier C’est un bien grand mot.
D’accord, il y a les voisins, il y a les gens du quartier, les
commerçants, la crèmerie, le tout pour le ménage, le tabac qui reste
ouvert le dimanche, la pharmacie, la poste, le café dont on est, sinon
un habitué, du moins un client régulier (on serre la main du patron ou
de la serveuse).
Évidemment, on pourrait cultiver ces habitudes, aller toujours chez le
même boucher, laisser ses paquets à l’épicerie, se faire ouvrir un
compte chez le droguiste, appeler la pharmacienne par son prénom,
confier son chat à la marchande de journaux, mais on aurait beau
faire, ça ne ferait pas une vie, ça ne pourrait même pas donner
l’illusion d’être la vie : ça créerait un espace familier, ça
susciterait un itinéraire (sortir de chez soi, aller acheter le
journal du soir, un paquet de cigarettes, un paquet de poudre à laver,
un kilo de cerises, etc.), prétexte à quelques poignées de main molles
(bonjour, madame Chamissac, bonjour, monsieur Fernand, bonjour,
mademoiselle Jeanne), mais ça ne sera jamais qu’un aménagement
douceâtre de la nécessité, une manière d’enrober le mercantile.
Évidemment on pourrait fonder un orchestre, ou faire du théâtre dans
la rue. Animer, comme on dit, le quartier. Souder ensemble les gens
d’une rue ou d’un groupe de rues par autre chose qu’une simple
connivence, mais une exigence ou un combat. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, Galilée, 1974, pages 114-115.
La vie de quartier (selon Vald)
Ce morceau s’intitule « Urbanisme » et est paru en 2015 sur une mixtape intitulée NQNT2. Le rap fait partie intégrante des quartiers populaires et est une forme de récits et d’histoires qui raconte les quartiers autant que les quartiers ont façonné les codes et l’esthétique du rap.
Ce morceau peut même être considéré du sous-genre « rap storytelling » où l’exercice consiste à « raconter une histoire » et donc à y incarner un ou des personnages.
Je tenais à remercier Marie-Anaïs qui me l’a fait découvrir.
C’est un morceau que je trouve intéressant parce que derrière l’aspect caricatural des personnes il me semble toucher juste des questions qui nous traversent. Mais qu’est-ce que la caricature si ce n’est justement d’arriver à attraper un morceau de vérité pour venir nous faire réagir, ou nous interroger ?
J’ai surligné là aussi deux passages qui me parlent tout particulièrement : un qui vient questionner notre rapport au soin que l’on porte au quartier où l’on vit et l’autre (en écho peut-être au propos de Georges Perec) sur nos déplacements. Allons-nous au-delà des frontières du quartier ? Et si oui pourquoi ?
[Couplet 1 – Vieux personnage]
Ah, ces jeunes, il faut les voir, les voir et les entendre
Vu qu’ils braillent tous les soirs et puis qu’ils graillent de la
merde
Faut les voir faire la queue d’vant les grecs et puis les
squares
Pour d’la drogue et de la dope, ils fument du teush mais c’est
quoi ?
À mon époque, y’avait des blocks car il y avait d’jà des blocks
Mais ces blocks, ils étaient propres, y’avait des fleurs, y’avait des
portes
Maintenant, c’est glauque, y’a que des halls, des halls avec des
jeunes
Qui n’font rien mais qui dégradent et puis qui boivent et puis qui
chlinguent
Ils parlent de quoi sinon de rien, de flingues, de vie de
chien ?
Avec la misère du monde sur les épaules, se lever tôt
C’est bien trop dur ? Alors bon, qu’ils fassent le mur une fois pour
toutes
Et qu’ils dégagent, qu’ils aillent loin, oui, très loin, j’habite
au-d’ssus
À mon époque, y’avait des profs, des gosses qui aimaient l’taf
Des forces de l’ordre au top et puis des punks dans
l’underground
On était funs mais pas grossiers, on était jeunes et
inconscients
Mais eux, ils gueulent adossés sur les murs du bâtiment
C’est des chômeurs, des drogués, j’te promets qu’ça n’vaut rien
C’est des voleurs, des paumés, j’les connais, ces vauriens
Y’en a qui graffent, y’en a qui taguent, qui saccagent
l’escalier
Qui pissent dans l’ascenseur, nan mais bon sang, faut être damné
Moi, pour ces jeunes, j’ai pas d’censure, nan, ils ont rien dans
l’cul
Sont bons qu’à s’plaindre du décor alors qu’c’est eux qui
n’ont pas su en prendre soin ; moi, dans mon coin, je regarde
la téloche
J’les insulte de bon cœur et je déteste leur air moqueur
Et je déteste par-dessus tout, mes réveils au quartier
Ah, si seulement j’étais riche, assis seul sur ma péniche
Oui, je déteste mon quartier, tout est moche, tout est gris
Y’a tout qui hoche, c’est terrible, ah, si seulement j’étais
riche
[Refrain]
Ah si seulement j’étais riche (Ah si seulement j’étais
riche)
Assis seul sur ma péniche
Ah si seulement j’étais riche (Ah si seulement j’étais riche)
Ah si seulement j’étais riche
Ah si seulement j’étais riche (Ah si seulement j’étais riche)
Assis seul sur ma péniche
Assis seul (Ah si seulement j’étais riche)
Assis seul sur ma péniche avec du V dans la playlist
[Couplet 2 – Jeune personnage]
Moi, quand j’suis né, y’avait des tours, des tours et puis des
tours
J’avais des potes qui jouaient les fous, séchaient les cours et
séjournaient
En bas des tours, j’comprenais pas, j’disais comme ça : « Mais, gros,
t’es fou ?
On voit des tours toute la journée, toi, tu t’barres pour y
r'tourner
Fais des détours, au moins, j’sais pas, fais l’tour, va voir autre
chose"
"V, t’es sourd ou quoi ? J’t’ai dit : en bas des tours, j’y fais des
sous
Entre les cours et puis les tours, j’aime mieux les sous pour faire
les courses"
Oui, y’a des cours et puis des courses et puis des sous en bas des
tours
Et les yeux rouges, tout est beau, c’est beau, même ici-bas
C’est beau lorsque t’es soul, sinon, c’est fou c’que c’est sale
Hé oui, c’est flou, essuyez tout, c’est grave
Excusez-nous mesdames mais c’n’est sûrement pas nous ces dégâts
Ces vieilles peaux, je les connais : des pétasses fuyant
l’trépas
De bien haut, elles nous regardent et nous épargnent jamais trop
Un jour né puis c’est mort, tous les autres d’vant les journaux
C’est légendaire d’être aussi… (salope, salope, salope)
Ah, si seulement j’étais riche, assis sur ma péniche
J’aimerais quitter Beriz et vivre le rêve d’être paysan
Dans les rangs, je sens l’danger, je ne pense qu’à manger
Me venger ? Oui, mais de quoi ? J’aime à penser qu’j’ai pas d’plan
B
Ce n’est pas moi mais c’qui m’entoure, j’m’en fous, je lève la
voix
Mais tu n’sais pas c’qu’on encoure en bas des tours
Avec des fous qu’en font des fours, des folles qu’en font des
tonnes
Des toits qui foisonnent tout si bien qu’parfois, j’en perds la
boule
Alors, le soir, avec du shit, j’me dis qu’si j’étais riche
Je serais sur ma péniche avec du V dans la playlist
Alors, le soir, avec du shit, j’me dis qu’si j’étais riche
Je serais sur ma péniche avec du V dans la playlist
Mais pour ça, il m’faut du shit