Fanzine 4 - La souche d’un arbre
(Le Blosne, Rennes) – Restitution des permanences de recherche du 1er octobre, 12 novembre et 3 décembre 2025
Ce texte, en tant que fanzine, a pour destination première un format imprimé (A5 moins 1 cm, plié, agrafé) et a été écrit et édité en ce sens pour un format PDF et entièrement réalisé sous logiciels libres (Libre Office, Gimp et bookletimposer sous environnement Debian). Je partage ici une version HTML à laquelle j’ai seulement retiré la première et quatrième de couverture. Il est possible de consulter la version en fanzine (PDF) sur le site Quartiers en recherche.
Sommaire
Une
histoire d’arbres, de voisinage et de politiques publiques
Dans la rue, dans ta rue
Nobles – Blosne
Couper et
coudre, des tissus comme des archives
Pratique comme un
scotch d’électricien
Enquêter
collectivement à propos de soin au Blosne
Être content d’un autre
Une histoire d’arbres, de voisinage et de politiques publiques
Ou comment construire les relations et nourrir son attachement
Pour accéder au square où j’habite il faut emprunter une allée en prolongement de la galerie et sa verrière, de la dalle commerciale Italie. Un sentiment d’arriver dans une avenue en forme de grand couloir est renforcé par les deux immeubles d’au moins dix étages qui l’entourent. Mais ce sont les arbres, alignés de part et d’autre, et dont je ne connais pas l’essence (des frênes ?), qui font de nous des personnes importantes, comme le sentiment d’être accueillis.
L’effet de couloir se ressent surtout les jours où le vent souffle, celui-ci plutôt diffus au point de se faire oublier dans les espaces ouverts comme le square, semble concentrer toute sa puissance dans l’allée pour s’abattre ainsi sur la galerie de verre.
C’est vraiment dans ces moments-là que j’ai commencé à voisiner avec les arbres de cette allée et que j’ai arrêté de les voir simplement comme un élément de décor pour en faire un cortège accueillant. C’est pendant ces jours de grand vent que l’on prend la mesure de leur fragilité et que nous saute aux yeux l’inclinaison douteuse et inquiétante de certains. Ici déjà s’ouvre des questions dont je n’ai pas les réponses et surtout pour lesquelles je n’ai pas encore trouvé d’interlocuteur. Il me semble qu’ils ont du mal à supporter ce que les bourrasques leur infligent. Est-ce leur jeunesse, leur essence, l’emplacement ou le cumul de ces trois facteurs ?
Ceci étant, ce qui m’intéresse ici n’est pas tant (pour le moment) de savoir ce qu’il en est, que de me rendre compte par ces questions qui me viennent que ma relation avec ces arbres a changé. Je me suis mis à voisiner avec eux, leur présence n’est plus un simple décor mais bien une présence qui m’importe. Je ne me suis pas dit cela tout de suite, cet attachement s’est mis en place petit à petit. J’ai osé le mot relation, car les étapes n’ont rien à envier à celles qui se construisent et se nourrissent avec mes voisin·es. Là où s’installe une relation par des formes de politesse (un hochement de tête, un sourire, un bonjour, une question, etc.) ou un prétexte (besoin de sucre, problème d’ampoule, question scolaire ou de parking), la relation avec ces arbres s’installe par les événements, comme un vent plus fort ou l’évolution de leur inclinaison.
À la fin d’une journée pluvieuse, sur le chemin du retour depuis le bureau, dans l’allée, au milieu de l’herbe, de la terre fraîche attire mon regard. Il manque quelque chose. Il y avait évidemment deux arbres ici. Le voisin et son attachement et le chercheur et son enquête sont aux aguets. Des marquages préalables à de futurs chantiers sont au sol – “Fibre” notamment – sûrement pour repérer des canalisations et autres câblages enfouis. Mais ces écrits semblent périphériques aux endroits vides laissés par la disparition de ces arbres. Est-ce alors dû à leur inclinaison qui devenait trop dangereuse ? Là ma mémoire me fait défaut pour savoir s’ils étaient plus ou moins concernés. Et j’ai beau remonter le fil de mes photos, mes archives numériques manquent également pour m’en assurer.

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Autre jour, ce coup-ci ensoleillé d’été, plus de métro mais un trajet à pied pour profiter des espaces agréables du quartier sur le trajet qui m’emmène au bureau (de l’autre côté du quartier).
Je remonte l’allée du Gacet, connue dans le quartier comme un chemin agréable, quasiment sans voiture et qui, aux beaux jours, nous donne l’impression d’être ailleurs, à la campagne où même en forêt. Ce sentiment est renforcé, il me semble, par la longueur de cette allée, l’espacement des immeubles, la hauteur des arbres – des tilleuls – et le plafond concave de feuilles qu’ils créent au-dessus de nos têtes.
Mon regard est accroché par cette souche. Ici, point de disparition telle une tombe fraîchement retournée, mais plutôt un signe ostentatoire, une stèle – pour continuer de tirer la métaphore mortuaire – fièrement dressée comme pour signifier qu’« ici gît un arbre abattu ».
Ma relation avec cet arbre est moins forte qu’avec les deux précédents, comme un voisin que l’on croise tous les jours mais qui habite deux rues plus loin. Mais là où mon attachement semble plus fragile, cette nouvelle disparition est d’autant plus forte que la manifestation n’est aucunement discrète. Les personnes ayant fait cela n’ont pas cherché, dans l’immédiat, à faire disparaître leur acte.

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De nouveau des questions. De nouveau un embarras : à qui les adresser ? Si je me mets un tant soit peu au travail, je sais qu’il s’agit sûrement d’actions réalisées par les services paysagers de la ville et que c’est vers eux qu’il faudrait que je me tourne pour avoir des réponses. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse en l’état. Il se trame quelque chose d’autres pour moi dans cette relation que j’ai vu émerger avec ces arbres-voisins d’une part, et leur disparition qui n’est pas de leur fait, de l’autre. Comment en est-on arrivé à trouver cela normal de couper ou arracher des arbres sans en signifier la raison à celles et ceux qui les côtoient tous les jours ? Dit autrement : que nous racontent ces deux situations de la manière dont sont pensées les relations des habitant·es à leur quartier ou territoire par les politiques publiques ?
Cette question prend tout son sens il me semble lorsqu’elle est corrélée à cet enjeu plus large (et très présent dans les questions urbanistiques et de rénovation urbaine) : de désirer que les habitant·es habitent pleinement leur lieu de vie. Il me semble que nous tenons peut-être quelque chose de ce côté-ci. Comment dès lors critiquer des habitant·es lorsqu’ils ne prennent pas soin de leurs espaces publics (l’exemple le plus caricatural de ces reproches étant la question des déchets) si l’institution publique en charge de l’entretien de ces mêmes espaces et garante du « bon vivre » de celles et ceux qui les fréquentent n’accorde pas de soin à la manière dont ils relationnent avec elles et eux ?
J’émets l’hypothèse qu’un simple petit panneau, même fabriqué rapidement et écrit à la main, explicitant l’événement (« arbre fragilisé pouvant tomber », « arbre envahi par un champignon pouvant mettre en danger tous les autres », etc.) provoquerait d’autres choses déjà dans le rapport entre l’institution publique et ses administrés. Mais surtout, cette action viendrait “signifier”, faire événement, comme évoqué précédemment, essentiel pour nous permettre de porter attention à, ce(ux) qui nous entoure(nt). Lever la tête et commencer à voisiner.
Cette forme de soin, de maintenance envers les habitant·es et leur territoire, passe en effet par des étapes conséquentes à commencer par les manières de penser le travail des équipes municipales. Non plus comme de simples exécutants de politiques techniques, aussi progressistes et attentives aux questions environnementales quelles soient. À cet endroit il pourra m’être opposé, de manière justifiée, que ces temps consacrés aux relations en plus de ne pas être aujourd’hui dans les prérogatives des équipes ont forcément un coût supplémentaire se rajoutant aux tâches déjà essentielles à réaliser. À cela je proposerais de décaler légèrement notre manière de penser ces activités :
– tout d’abord de continuer de budgétiser le travail de maintenance paysager au service en question,
– d’envisager les échanges entre les équipes et les habitant·es comme un travail de maintenance également mais à destination des habitant·es
– dès lors ce temps relèverait sûrement d’autres services et budgets à entendre comme de la maintenance du soin à la vie et à la démocratie locale,
– ce temps serait à envisager comme de l’investissement contribuant à nourrir la relation des habitant·es entre eux et envers leur quartier, venant économiser sur différents postes palliant à ces enjeux au quotidien ?
Dans la rue, dans ta rue
« Dans la rue, dans ta rue, dans la rue de tes représentations, de tes pensées à la volée (pensées : décharges d’humeurs), dans la rue, sans pouvoir sortir, te croyant arrêté, assis, ou étendu, immobile, te croyant dans une habitation, dans un refuge mais en réalité dans la rue, dans la rue depuis ton premier cri de nouveau-né découvrant ceci et cela, l’air, les pays et les langues et les personnes, recevant de tout, broyant n’importe quoi, faiseur d’inutile, voyant grand, agissant petit, faisant ménage hâtif avec ce qui se présente, concevant mal, croyant t’arrêter, te reposer, te terrer, mais toujours poussé en avant, avec l’Histoire, avec leurs histoires, dans la rue qui croise les leurs, qui en a croisé quantité, dans ta rue toujours, ah, c’est fini : ta rue ne va pas plus loin. »
Henri Michaux, Poteaux d’angle, NRF, Poésie, Gallimard, 1981, p.38
Nobles – Blosne
anagramme. n. f. Transposition des lettres qui composent un mot, un nom, disposées de telle sorte qu’elles forment un ou plusieurs autres mots ayant un autre sens.*
Blosne > B L O S N E > Nobles
noble. adj. Qui manifeste de la dignité, de la générosité, de la grandeur dans sa pensée.*
« La pensée avant d’être œuvre est trajet.
N’aie pas honte de devoir passer par des lieux fâcheux, indignes,
apparemment pas faits pour toi.
Celui qui pour garder sa “noblesse” les évitera, son savoir aura
toujours l’air d’être resté à mi-distance. »
Henri Michaux, Poteaux d’angle, NRF, Poésie, Gallimard, 1981, p.22
*Source : cnrtl dictionnaire tlfi
Couper et coudre, des tissus comme des archives
Lors de ma dernière permanence du mercredi 3 décembre, j’ai réalisé cinq entretiens avec des personnes habituées du Polyblosne. La rencontre leur a été proposé par Anne-Françoise et Mathilda de la Maison des squares.
L’idée était pour moi d’essayer un autre format pour cette dernière permanence de l’année et de prendre le temps de discuter avec différentes personnes sur un temps plus long qu’une rencontre fortuite dans le hall du Polyblosne. Nous avions calé les rendez-vous à l’avance et nous nous sommes installés dans le bureau de la direction, qui était vacant à ce moment-là.
Je n’avais pas de guide d’entretien, si ce n’est l’envie d’un échange assez libre, avec une question introductive pour connaître le moment de leur arrivée dans le quartier et une question large et explicite pour savoir à quoi ils et elles pensaient spontanément lorsque je leur évoquais le fait de « prendre soin de quelque chose ou quelqu’un ».
Je sais la complexité de cette formulation, et notamment qu’il n’est pas évident d’entendre de prime abord la question du soin au-delà de celui de la santé (physique ou mentale). Mon intention est de voir au-delà de la réponse. À court terme, il s’agit de réécouter les entretiens pour analyser comment se manifestent des formes de soin de l’ordre de l’infra-ordinaire qui se glisse dans les propos mais qui ne sont pas forcément exprimés comme tel. À long terme, et à ce propos je renvoie au dernier chapitre « Enquêter », je crois au fait de se familiariser avec cette question, qu’à force de la poser dans le quartier, de la poser de manière répétée et dans le temps long aux personnes que je rencontre, amènera les personnes à se questionner sur leur propre quotidien en ces mêmes termes.
***
J’ai rencontré ChristianeAprès échange suite à l’écriture de ce texte,
Christiane a accepté que son nom soit mentionné.
, arrivée en 1971 dans le quartier. Si on pouvait
appeler cet endroit un quartier à cette époque-là. Son immeuble est le
premier construit, la rocade n’était pas encore-là. De la terre, des
champs.
Un immeuble au milieu des champs.
Autant dire que Christiane a vu le quartier naître, grandir, se densifier, se renouveler, changer.
Christiane me raconte un livre pour enfants qu’elle lisait à sa
fille, à propos d’une maison qui au début était seule, puis s’est
retrouvée petit à petit entourée d’immeubles. La maison était triste.
Un jour une petite fille la remarque, se souvient que c’était celle de
sa grand-mère, un camion vient chercher la maison pour l’amener plus
loin de nouveau seule au milieu de la campagne.
Une maison au milieu des champs.
Christiane, me dit que le quartier a beaucoup changé et qu’elle aimait au début quand il n’y avait pas autant de bâtiments et que la nature était là. Christiane me dit que la maison de cette histoire ressemble au quartier. Je lui demande si elle aurait voulu être emmenée plus loin comme cette maison, elle me dit « oh oui alors ».
Je demande alors à Christiane, si elle me permet une question
indiscrète, pourquoi dans ce cas n’est-elle pas partie ?
Vous savez, le travail, la proximité en bus, mon mari artiste qui ne
se souciait pas de ces questions, les bons moments, et puis les
enfants, le collège, le lycée, la retraite. Ça passe vite.
Le soin pour ce quartier il faut le chercher dans les autres
moments de discussions que les réponses à mes questions. L’histoire
que me raconte Christiane, tout comme l’histoire dans l’histoire de
cette petite maison, parlent d’un décalage. D’un désir qui n’est pas
tout à fait raccord avec les années qui l’ont amenée jusqu’ici. Il y a
bien sûr la multitude de personnes qu’elle connaît, les amies qui vont
se poser sur un banc place de la mairie pour voir le monde bouger, les
bénévoles et équipes de toutes les associations qu’elle fréquente,
comme celles de la paroisse.
Cette histoire qui dit le décalage, déborde de raisons de ne pas se
décaler.
Le récit qui m’a percuté, étonnamment aussi lors de l’écoute de l’enregistrement, c’est celui de la place de ses mains et de leurs gestes. D’abord ceux de la couture, des mains abîmées mais qui racontent une histoire, une famille d’artiste depuis le mari et ses sculptures jusqu’à la petite fille et ses différentes activités à la MJC Grand Cordel. Mais pour la couture ce sont surtout tous ces services rendus aux voisins et voisines, notamment de palier, car Christiane ne sait pas dire non et que c’est tout de même important de s’entraider.
Ces mains qui coupent les fils et cousent des tissus, découpent
aussi des papiers, et notamment des articles du Ouest-France. Car
Christiane archive tout, elle garde tout, l’histoire du quartier, du
chantier du métro, de l’histoire de la Maison des squares qu’elle
fréquente depuis le début, comme des événements de célébration des
80 ans du Débarquement en Normandie.
Des albums pour se rappeler le bon temps et comment celui-ci a passé.
Des albums qu’il faudrait jeter parce que maintenant c’est passé, mais
qui restent et tiennent compagnie.
***
Cette rencontre avec Christiane déplie, assez finement il me semble, la complexité des vies qui font la multitude des manières d’habiter le quartier. Ici sur une période qui couvre la totalité des cinquante années d’existence du Blosne.
Cette discussion c’est aussi la puissance imaginative que nous renvoient ces milliers de gestes et d’attentions portées à son quotidien. Ce sont aussi des bouts histoires et des collines d’archives, qui vivent derrière chaque seuil de logement comme derrière chaque rideau de chaque balcon que l’on croise.
« Dans un pays de plaines,
trafic de collines.
C’est la règle. »
Henri Michaux, Poteaux d’angle, NRF, Poésie, Gallimard, 1981, p.34
Pratique comme un scotch d’électricien

Que nous dit la manière dont une entreprise de maintenance communique avec ses usagers ?
Cette feuille placardée à l’aide de bouts de scotchs jaunes et verts dits « d’électricien » sur la porte d’entrée de mon immeuble, nous est adressée en tant qu’habitant·es. Engie est l’entreprise en charge de la maintenance du chauffage collectif de nos logements et de son réseau auquel appartient notre copropriété.
Lorsque je l’ai vu pour la première fois, cette affiche arrive alors que nous avons des relations tendues avec Engie depuis plusieurs semaines. Différents événements sont apparus, une fuite sur le réseau au moment de la remise en chauffe et ensuite une fuite dans un appartement, la cause n’étant pas de leur fait mais les défauts de communication et de gestion quant à eux sont à imputer à l’entreprise en tant que telle et non spécifiquement aux techniciens rencontrés sur le terrain.
Que nous dit la manière dont cette affiche a été fixée en écho à toutes les tensions de ces dernières semaines ?
L’habitant y voit une continuité de (dys)fonctionnement d’une entreprise envers ses clients. Le scotch posé à la va-vite n’a rien à envier aux nombreuses minutes d’attente sur un répondeur téléphonique à Paris ou les chassés-croisés d’informations partielles reçus via le syndic de copropriété.
Le chercheur y sent le même ras le bol des techniciens qui sous-entendent durant les interventions la mauvaise gestion structurelle d’une entreprise qui les empêche de bien faire leur travail et les mets en première ligne des mécontentements sans en être responsables.
L’éditeur ne peut s’empêcher d’y voir une des expressions d’un geste éditorial : tout ce qui accompagne un message adressé à l’autre et dont les choix peuvent donner du sens au propos tel une surcouche souvent invisible à notre premier regard.
Le dispositif éditorial de ce type d’intervention est pourtant assez codifié au point de s’entourer de la banalité propre à nos quotidiens. Syndic, entreprise de nettoyage, techniciens ou artisans : un message tapé à l’ordinateur et imprimé sur une feuille blanche A4 souvent accompagnée d’un en-tête et d’un logo attestant du caractère officiel et légitime du message annoncé.
C’est notamment pour se distinguer des messages non officiels, ceux plus fréquemment d’une écriture manuscrite, et venant de la main d’un voisin ou d’une voisine qui a quelque chose à nous dire : évacuer l’entrée du local commun, plus de bruit après 22 h, attention anniversaire des 7 ans au 3e étage cet après-midi, désolé par avance de la gêne occasionnée.
C’est ici que le scotch d’électricien (officiellement appelé l’isolant électrique) se fait surgissement, dans une forme d’entre-deux à ces deux gestes éditorialisés attendus. Il nous dévoile ceux que l’on oublie (souvent) : il y a bien des personnes qui fixent les affiches tout aussi officielles qu’elles soient. Même si cela semble évident que c’est bien une personne physique qui pose à la main les affiches, je ne m’étais pas dit jusque-là que cela pouvait être les techniciens amenés à revenir plus qu’une personne du siège administratif ou un responsable de secteur.
Mais dès lors que ce n’est pas la première fois qu’Engie communique sur nos portes de halls, mais que c’est la première fois que ce scotch jaune et vert lui l’accompagne, il est possible d’envisager là un signe tout au moins d’un empressement dans la tâche si ce n’est d’un agacement à destination de l’entreprise dysfonctionnelle ou des habitant·es non empathiques et impatient·es. Cela aucune de mes trois casquettes, habitant-chercheur-éditeur, ne me l’a encore dit.
***
En écho à cette chronique : ce texte adossé à une image, bien que se trouvant être une pratique quotidienne de mon journal de recherche, de par son analyse d’une forme écrite dans l’espace de notre quotidien fait écho au projet Scriptopolis (https://www.scriptopolis.fr/).
Initié en 2009 par Philippe Artières, Jérôme Denis et David Pontille, aujourd’hui ces deux derniers restants ont été rejoints par Didier Torny et Marie Alauzen, ce travail collectif a toujours lieu sur le site internet. Il s’agit de chroniques qui analysent des formes scripturales qui nous entourent au quotidien, tant dans le message qui nous est partagé, que dans sa mise forme, sa matérialité, ainsi que sur l’endroit et le contexte dans lequel il est trouvé. Une version a fait l’objet d’un ouvrage édité en 2019.

Enquêter collectivement à propos de soin au Blosne
« Cet ON que nous sommes peut devenir
Un NOUS qui mène tentative »
Fernand Deligny, Essi & copeaux,
Le mot et le reste, [2005] 2024, p.38
Je l’évoquais comme une envie dans le fanzine#2 et voici que cela se concrétise : en complicité avec Marie Audran, traductrice et éditrice de la maison d’édition La Liebra dorada, nous lançons des ateliers mensuels dans le quartier pour partir en enquête collectivement autour des questions de soin.

Nous avons imaginé pour cela l’AMBÜ, l’Atelier de Maintenance du Blosne et de ses Usages, qui se déplace dans le quartier pour que nous fassions recherche et collecte avec les habitant·es de toutes les formes de soin présentes au Blosne.
Cette idée de soin est à entendre dans un sens très large au-delà de la santé mentale et physique même si elle en fait pleinement partie. C’est d’ailleurs pour cela qu’une des perspectives que nous nous donnons est le départ de l’Hôpital Sud en 2028. Tous les services seront rapatriés à Pontchaillou mais son histoire, comme ses bâtiments, restent dans le quartier et appartiennent également à ses habitant·es.
Nous avons pour l’instant posé nos affaires au Centre de santé ainsi qu’au Polyblosne. Chaque atelier étant l’occasion de fabriquer des livres collectant les récits issus de l’atelier.
Nous avons à ce jour deux publications.
Mes trois prochaines permanences, de janvier à mars 2026, seront l’occasion d’installer l’AMBÜ dans le hall du Polyblosne et de faire enquête et récit ensemble.

Être content d’un autre

Mardi 23 décembre, Marie Audran a animé un petit atelier lors du repas de fin d’année organisé au Polyblosne. Il s’agissait de présenter notre travail à venir. J’ai pour ma part été plus en appui qu’en animation.
Je suis venu accompagné de mon fils qui nous a aussi aidé. Ce n’est qu’en prenant connaissance des récits récoltés durant le repas (voir première photo à gauche page 20) que je découvre que mon fils a raconté lui aussi un récit de soin.
Au-delà de la surprise et de la joie ressenties à sa lecture, son récit m’a interpelé à double titre. C’est d’abord ce « content de lui ». Cette histoire de déchets ramassés n’est pas le sujet d’un enjeu plus grand comme « la propreté du quartier » ou encore « c’est bien pour la planète », non, ici ces actions réalisées le rendent « content de » son père, la forme de soin qu’il a décidé de raconter, a pour finalité une forme de fierté d’un autre. Le soin dans le soin.
Je suis surpris car ces gestes de ramasser les déchets sont entrés dans le périmètre de la banalité de mon quotidien, j’en viens à les oublier. Certes ils sont « pensés » au sens où je ne fais cela que dans un périmètre restreint autour de notre logement et que je sais que ce n’est pas cela qui va résoudre cette question.
J’en ai fait un geste habituel, banal, tout en sachant au fond de moi, que le côté répétitif joue en la faveur d’instituer ce geste comme « allant de soi ». Au point d’en oublier que ce n’est pas parce qu’il devient la toile de fond de mon quotidien au point de ne plus y porter attention que c’est le cas des autres personnes que je côtoie. À commencer par mon fils donc.
La démonstration par le geste qui s’oublie, au point de tendre vers un acte désintéressé, mais remarqué. Le soin dans le soin.
Photo prise le
dimanche 7 décembre au musée autour d’Erik Satie et ses œuvres à
Honfleur.
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Fanzine réalisé entièrement sous logiciels libres : Libre Office, Gimp et bookletimposer sous environnement Debian.
Typographies libres : Avara de chez Velvetyne pour les titres, et EB Garamond pour le texte.