Fanzine 5 - Une absence
(Le Blosne, Rennes) – Janvier à mars 2026
Ce texte, en tant que fanzine, a pour destination première un format imprimé (A5 moins 1 cm, plié, agrafé) et a été écrit et édité en ce sens pour un format PDF et entièrement réalisé sous logiciels libres (Libre Office, Gimp et bookletimposer sous environnement Debian). Je partage ici une version HTML à laquelle j’ai seulement retiré la première et quatrième de couverture. Il est possible de consulter la version en fanzine (PDF) sur le site Quartiers en recherche.
Sommaire
Un fanzine qui (se)
cherche
Une
histoire d’arbres et de voisinage, poursuites
– Courrier de lecteur
– « Les arbres dont tu
parles »
– La souche (poème)
Hors-champs
– La répétition – Colère,
colère
– Digression – Des pommes
sans cidre
– Digression 2 – Le monde ou
rien
– L’absence – Du soin pour
soi
Un fanzine qui (se) cherche
Les permanences de recherche ont débuté en octobre 2024 et le premier fanzine a vu le jour en janvier 2025. L’enjeu était de démarrer dès que possible ces deux dispositifs, de recherche et d’écriture de la recherche, afin que ceux-ci puissent trouver leur rythme et leur place au sein du Blosne et de tout ce qui s’y passe.
Comme je le raconte au fil des fanzines, chaque permanence et chaque fanzine sont l’occasion de voir ce qui se produit et de les faire évoluer en fonction.
À quoi se mesure le fait qu’un dispositif est installé ? Pour les fanzines, il pourrait s’agir du moment où l’on passe d’un sentiment que celui-ci est lu (les fanzines mis à disposition sont pris) à une situation concrète qui nous prouve que c’est le cas (des personnes me font des retours à propos de ce que j’y ai écrit). C’est une manière en effet de voir une progression du nombre de personnes qui, depuis le premier numéro, me font des retours et peut-être aussi de constater que ces retours se font depuis des cercles de plus en plus élargis : cela a commencé par des ami·es et des personnes avec qui je suis engagé ces dernières années, puis aujourd’hui par des voisin·es que je ne connais pas forcément.
Christophe Hanna, dans son ouvrage SociographiesChristophe Hanna, Sociographies. Une écologie des
écritures, Questions théoriques, 2025
, propose d’envisager l’écriture comme des dispositifs
et de sortir d’un schéma classique et faussé où : un auteur actif,
produirait une œuvre que des lecteurs passifs recevraient. Si l’on
regarde ce fanzine comme une écriture qui engage un public déjà-là, et
non pas une fois qu’il est fabriqué et entre les mains d’un lectorat,
mais au sens le plus large de toutes les personnes qui y contribuent
depuis les idées qui le nourrissent pendant son écriture, sa
fabrication ou encore sa diffusion. Il serait possible de mesurer
d’une façon plus dense et complexe la manière dont un dispositif comme
ce fanzine s’installe sur son territoire de recherche. C’est ce que ce
numéro vient rendre compte : le texte « Une histoire d’arbres et de
voisinage » a généré différents retours, bien plus nombreux que
n’importe quel autre texte publié à ce jour. Cela va d’anecdotes qui
m’ont été partagé à l’occasion d’une discussion quotidienne, jusqu’à
un SMS qui répond à une de mes interrogations ou encore une
prolongation inédite qui m’a été proposée et que vous pourrez
retrouver ci-après.
Dans ce numéro j’explore également la proposition de Marie Kondrat
de porter attention aux « hors-champsMarie Kondrat, Le hors-champ. Extensions d’un
lieu, Seuil, 2025
» comme autant de possibilités présentes dans les
écritures et les récits. J’ai enquêté ces derniers mois, et par
là-même aiguisé mon regard, pour tenter d’explorer si et où se
cachaient des hors-champs possibles dans mon écriture comme dans
celles du quartier. Je détaille plus loin quelques pistes.
Une histoire d’arbres et de voisinage, poursuites
Dans le numéro 4 j’ai écrit un article intitulé « Une histoire
d’arbres, de voisinage et de politiques publiques ». Vous pouvez le
consulter à l’adresse en note de bas de pagehttps://quartiersenrecherche.net/fanzine-4-la-souche-dun-arbre/
. Comme évoqué, celui-ci a provoqué des réactions lors
d’échanges quotidiens ces derniers mois, faisant toutes signe d’une
lecture du fanzine, qui plus est d’une lecture intéressée. En effet
ces discussions ne venaient pas tant en commentaire à proprement
parler des situations dont je faisais état dans mon texte, mais
étaient l’occasion pour mes interlocuteur·ices de me partager leur
propre vécu des espaces publics. En ce sens, le texte de Léo
ci-dessous en est un exemple tout en étant singulier par sa forme
écrite et développée.
Je cherche à comprendre ce qui opère dans mon texte (la forme, le sujet, l’édition, etc.) et qui n’a pas eu le même effet pour d’autres sujets déjà écrits dans les fanzines précédents. Je pense notamment aux sujets autour des déchets et de la « bouteille posée » dans le numéro 3. Celui-ci a sollicité des discussions très intéressantes avec des ami·es chercheur·ses, mais pas tant avec les habitant·es. Alors que j’ai pu constater, ces dernières années, que la place des déchets dans l’espace public est un sujet classique des discussions quotidiennes, quasiment à égalité avec la météo.
Courrier de lecteur
(Où il est question d’attention aux espaces publics avoisinants)
À la suite de la publication de mon texte sur les arbres de mon voisinage j’ai reçu le texte ci-dessous qui m’a été envoyé par e-mail (à l’adresse mentionnée en 4e de couverture de ce fanzine). Il a été écrit par Léo. Il est un voisin arrivé dans le quartier du Blosne il y a près de deux ans. C’est un ami d’amie, mais nous ne nous fréquentions pas tant jusque-là. Cela fait quelques mois que nous apprenons à nous connaître, via l’école de nos enfants, mais aussi via notre intérêt commun pour les espaces publics qui nous entourent. Avec pour Léo, par passion comme par formation, une lecture fine du vivant non-humain à commencer par la flore. À réception de son texte, je lui ai proposé de le publier dans ce nouveau numéro.
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Après lecture du petit fanzine « La souche d’un arbre ».
Voici 3 objets, 3 « marques » qui m’ont interrogé autour de chez moi, que je trouve témoigner de volontés plus ou moins explicites de soins apportés à son quartier.
Ces marques ont en commun d’être toutes en lien avec la végétation.
Elles sont en revanches issues de 3 personnes différentes, avec des intentions différentes : l’aménageur historique du quartier, une personne en charge d’espaces verts d’un ensemble d’immeubles, et une habitante.

1 : alors que l’environnement agricole préexistant (surtout des vergers. Probablement des pommiers, dont les superficies cultivées ont drastiquement chuté en Ille-et-Vilaine, accompagnant la vertigineuse décrue de la consommation de cidre au 20e siècle) était mis en pièce pour faire naître en quelques années un bout de ville entier, quelques haies existantes ont été préservées. Celle à côté de chez moi est composée de chênes pédonculés de plus de 80 ans d’âge je pense. Les urbanistes se sont appuyés sur son tracé pour créer la trame viaire, mais à moitié seulement : la haie est située à droite de l’allée de Genève, mais à gauche de l’allée du Tage (ces deux allées étant en continuité l’une de l’autre). La haie se retrouve traversée par la route, l’une et l’autre se croisent. Pourquoi ne pas avoir juste suivi la haie pour créer la voirie ? Je ne le sais pas. Mais cela permet à l’extrémité de la haie côté allée de Genève de se libérer de la route pour finir dans l’îlot central crée par 3 immeubles, et de faire d’un square, assez triste en leur absence, un paysage qui en jette (au niveau du 1 sur l’image).
Ces arbres participent grandement à l’ambiance de mon voisinage immédiat. Certains sont majestueux et font plus de 25 mètres de haut. Plusieurs sont cependant mal en point, et à 100 ans sont déjà des vieillards, probablement mis à l’épreuve par l’environnement urbain : sols compactés, chaleur et sécheresse renforcés par les constructions et les infrastructures. On le voit à la densité du branchage relativement faible, de branches mortes voire de ce qu’on appelle des descentes de cimes : l’arbre sacrifie son houppier (toutes les branches qui forment sa canopée) et repart de plus bas. Cela crée du bois mort qui fait le bonheur d’insectes xylophages qu’on voit plus facilement en forêt : j’ai au moins pu voir des lucanes cerf volant, le plus grand coléoptère d’Europe (qui sont bouffés rapidement pas les geais et les pies) et des grands capricornes, espèce protégée. Tu peux remarquer par les tas de sciure au sol les arbres qui sont occupés. Et ainsi, ces arbres constituant l’habitat d’une espèce protégée il est théoriquement interdit pour la ville de Rennes de détruire un de ces arbres, qui est pourtant sans doute mal en point du point de vue du gestionnaire.
*****
2. Entre l’allée de Genève et l’avenue des Pays-Bas se trouvent 3 immeubles qui différent légèrement par leur architecture des immeubles de l’allée du Gacet, et plus certainement par la gestion qui est faite des espaces extérieurs.
Les abords de mon immeuble et de ma copro sont gérés par la ville. Le tilleul mort en face de chez moi a été retiré par les agents de la ville.
Pour ces bâtiments, cela semble différent. Je vois régulièrement un monsieur – la soixantaine – intervenir au pied de plusieurs immeubles. Avec un soin assez impressionnant : Tu remarqueras la symétrie des plantations au pied de chaque immeuble de l’avenue des Pays-Bas (on retrouve les mêmes espèces tout le long de l’avenue, agencées de la même façon), et le désherbage minutieux qui y est fait (combat sans fin : la terre laissée nue appelle une flore rudérale à s’exprimer à toute vitesse).
Enfin : ce qui m’a le plus interpellé est le combat de Sisyphe dans lequel ce monsieur s’est lancé il y a plus d’un an (peut être depuis toujours ?).
Une trame viaire conçue en 1970 sert avant tout à faire rouler des voitures et non pas à accommoder le piéton. Résultat, le trajet à pied pour rejoindre le métro est (légèrement) allongé par l’existence d’une belle pelouse entre l’allée du Gacet et l’avenue des Pays-Bas qu’il faut théoriquement contourner (2). Et évidemment est né sous le piétinement répété des piétons trop pressés pour faire le détour un « chemin de désir » : un chemin informel, gadouilleux l’hiver, où la pelouse s’efface. Pour éviter la gadoue, les badauds élargissent sans cesse le chemin, et la pelouse régresse.
Hors de question pour ce monsieur de laisser une telle balafre s’installer.
Deux options s’offraient à lui de mon point de vue :
– créer un joli chemin, pour éviter le piétinement anarchique de sa belle pelouse
– laisser pousser l’herbe à la manière de la prairie urbaine derrière chez moi. Il n’y a rien de mieux que de marcher dans l’herbe longue le matin pour te tremper intégralement les pieds. C’est beaucoup moins engageant de marcher dans une prairie que sur une pelouse.
Il a choisi une autre solution : tendre des fils et autres rubans pour interdire le passage aux personnes irrespectueuses de la pelouse. Sans cesse (car fils et rubans étaient régulièrement arrachés), et de plus en plus grands (car les piétons bien décidés à couper contournaient la zone d’interdiction pour gagner 10 mètres). Le summum a été atteint le printemps dernier je crois, avec 3 épaisseurs de ruban rouge et blanc et l’arrivée d’une minipelle pour retourner le terrain et rendre toute déambulation très désagréable. Et bien je crois qu’il est en passe de gagner son combat (tu remarqueras la zone plus foncée et luisante qu’il a semée au droit du chemin, traduisant la présence de l’espèce de prédilection pour faire un beau gazon, Lolium perrene, le ray-grass anglais.
*****
3 : un pied d’immeuble où une petite dame a planté des fleurs et plantes ornementales dont elle est très fière et dont elle parle aisément à ses voisins.
« Les arbres dont tu parles »

J’ai reçu ce SMS de Jean-Pierre quelques jours après lui avoir donné le fanzine. Nous sommes voisins et nous nous côtoyons depuis plusieurs années en tant que membres du conseil syndical de notre immeuble. C’est pour cela qu’il a mon numéro de téléphone. Je ne connais pas tous mes voisins (nous sommes cinquante-sept dans la copropriété) et je ne remets pas à tout le monde mon fanzine. Pour Jean-Pierre c’est la première fois que je lui en parle, et c’est dans une démarche de réciprocité. Il fait partie des premiers arrivés dans notre copropriété en 1975 à sa construction. Avant cela il connaissait déjà le quartier, car il a fait partie de la structure chargée du programme d’urbanisme qui a fait sortir de terre un quartier entier là où se trouvaient des champs. C’est ainsi qu’il a su pour la construction de notre ensemble d’immeubles, appelé Étoile du sud. Il a également fait partie, pendant plusieurs années, du comité de quartier. Celui-ci était en charge de différentes activités (notamment une course à pied qui avait lieu chaque année dans la Zup sud) et notamment la réalisation d’un journal intitulé « Le ruisseau du Blosne ». C’est à ce sujet que j’ai pris contact avec lui et que je lui ai remis un exemplaire du fanzine pour lui expliquer le contexte de mon intérêt. Ce journal était tiré à 2000 exemplaires et diffusé dans tout le quartier (nous en avions reçu un exemplaire dans notre boîte aux lettres à notre arrivée en 2019). Il reste un exemplaire papier de chaque numéro archivé à la bibliothèque des Champs libres, mais Jean-Pierre, en tant que coordinateur, a les fichiers numériques, plus faciles à consulter. Mes échanges avec lui concernant ce journal m’ont fait lui remettre mon fanzine et me voici donc également avec la réponse à une de mes questions : ces arbres, courbés par le vent et avoisinant notre immeuble sont des Amelanchiers grandiflora.

La souche (poème)
Varlam Chalamov,
Tout ou rien
Verdier, 1993, p. 163.
Coupant court aux racontars
Ce fer, entre mes mains,
A lu sur les cernes
De la souche l’histoire.
Spirales des privations
Liées aux destins polaires,
Ou disques d’un carton-cible
Pour apprendre le tir
De la ronde des années,
Chaudes ou froides
Tour à tour
Le temps est compté
Dessins gauchis
D’années souffrantes
Qui n’ont pu échapper à l’œil
Omniprésent de la glace.
Froissé et racorni
Ton journal de bord
Disparaît sous les branchages
Dans l’herbe roussie
Comme si, après la coupe,
On avait roulé dans un coin
La chronique des temps passés
Parmi les contes de la forêt
Hors-champs
« C’est dans le hors-champ que l’on cherche à puiser ce qui manque
ou résiste dans l’histoire racontée, un mécanisme qui permet
d’envisager les indices narratifs comme une manière à part entière
d’investir le hors-champ, et qui repose aussi bien sur les facultés
sensorielles que sur les aspirations imaginatives du sujet du
regardMarie Kondrat, Le hors-champ. Extensions d’un
lieu, Seuil, 2025, p. 47.
. »
Avec son ouvrage Le hors-champ. Extensions d’un lieu Marie Kondrat explore cette notion, esthétique et politique, depuis les images, en passant par le cinéma et la littérature. Le hors-champ c’est ce qui ne se voit pas de prime abord mais dont à besoin le champ pour exister. Dans les écritures il est possible de comprendre le hors-champ comme tout ce qui dépasse du cadre, qu’il soit de la forme matérielle – les marges de la page, l’objet livre, les pages, son format, etc. – ou de celle de l’écriture – et donc jouer de différentes figures de style : la digression, l’ellipse, l’absence, etc.
Ces propositions résonnent avec la pensée de Jean Paulhan dans
Les fleurs de TarbesJean Paulhan, Les fleurs de Tarbes ou La
Terreur dans les Lettres, folio essais, Gallimard, [1941]
1990.
publié en 1941. Il y fait le constat que les
écritures et les romans ont perdu de leur intérêt, pris dans des
injonctions sans cesse renouvelées à la nouveauté et à l’inédit. Ce
dont serait responsable le milieu de la littérature lui-même à
commencer par les critiques littéraires. Pour Jean Paulhan tout se
joue dans le langage, l’idée que l’on s’en fait et l’usage que l’on en
a.
En cela Paulhan pense que tout est question de rhétorique, au sens
premier du terme, c’est-à-dire la technique et la mise en œuvre des
moyens pour s’exprimer. La Terreur, qui donne le titre à son
ouvrage, utilise le langage « comme la carapace d’un crustacé »
lorsqu’il y aurait un bon usage, celui de la Maintenance, où
le langage se trouve « dissimulé, comme le squelette d’un
mammifèreJean Paulhan, op. cit., p. 159.
».
Cette idée de maintenance, au-delà du terme-même qui résonne avec mon travail de recherche, fait appel chez Paulhan aux mêmes caractéristiques : un intérêt porté au quotidien, au banal et à un rythme qui appelle le temps long et la répétition.
Il n’aura de cesse de questionner les manières communes de
s’exprimer, pour lutter contre les injonctions à la nouveauté, à
l’inédit, finalement qui consistent à s’écouter parler. Et pour
Paulhan ces possibilités se trouvent du côté des figures de style
comme le lieu commun, le cliché ou encore le proverbe. Il est question
de trouver « une façon de se tenir [avec le langage], et de tenir
contre luiJean Paulhan, op. cit., p. 77.
». Ces manières de parler qui construisent des
implicites afin de pouvoir se comprendre et se raconter des choses
plus facilement. Il prend notamment l’exemple d’une conversation du
quotidien qui a besoin du banal sujet de la météo comme un préalable
partagé et permettre que l’on se comprenne.
Je me suis servi, ces derniers mois, de ces deux réflexions sur la littérature et le langage pour tenter de repérer au sein de mes pratiques quotidiennes de voisin et de chercheur ces hors-champs.
La répétition – Colère, colère
Depuis décembre 2025 nous animons avec Marie Audran des ateliers
d’écriture auprès d’habitant·es du Blosne. Nous avons appelé notre
démarche l’AMBÜ et j’en parlais dans le fanzine précédent. Dans le
cadre d’un atelier mensuel avec un collectif d’usagèr·es du Centre de
santé, nous avons abordé comme thématique la « fissure », en écho à
différentes vitres du lieu, comme d’autres dans le quartier, qui sont
fréquemment détériorées. Nous nous sommes rendu compte que ce sujet
n’était pas évident à évoquer, voir même sensible. Habituellement dans
les autres ateliers avec ce groupe l’écriture vient vite, et prend
facilement la forme qu’il est convenu d’appeler poésie ou littérature.
Nous sentons que le motif de la fissure est plus laborieux, plus
douloureux, que les paroles comme les écrits qui viennent sont plus
tenus, dans une forme qui, pour certains textes, serait celle d’un
manifeste ou d’une interpellation. C’est le cas pour VéroniquePrénom modifié
, son texte exprime un ras-le-bol, le sentiment d’un
manque de respect, comme si la personne qui avait brisé cette vitre
s’en était pris directement aux personnes qui fréquentent le lieu, à
commencer par elle.
Dans le cadre de l’animation d’un atelier, malgré la préparation du dispositif en amont, il est impossible de savoir ce qu’il va se passer, ici c’est le sujet que nous avions choisi, une autre fois ce sera l’état d’esprit dans lequel arrivera une personne qui influencera l’ambiance collective. Nous ne pouvions cependant nous empêcher de questionner notre part, à Marie et moi, de responsabilité dans ce qu’il se passait. Me concernant, sans arriver à le caractériser immédiatement ainsi, cela se concrétisait dans ces textes qui me semblaient manquer de « poésie » pour le dire vite. Ce n’est qu’en relisant le fanzine le soir même que je remarquais le titre qu’avait choisi Véronique pour son texte : Colère, colère. Non pas un, mais deux. Une répétition au sens de la figure de style qui permet d’insister, mais également de donner du rythme. Me viennent ainsi en échos, non pas un poème mais des chansons françaises : Voyage, voyage de Desireless, Parole, parole de Dalida ou encore Et j’ai crié, crié… de Christophe.
Il m’a semblé que ce titre, par cette simple (?) répétition, venait renverser le texte dans son ensemble. Il ne s’agit pas de désamorcer la pesanteur et la réalité du propos, plutôt lui donner une autre perspective. La question que je me pose est : de quel geste relève le choix d’un titre pour un texte ? Une écriture dans la continuité du texte ou d’un geste éditorial, plus distancé qui vient équilibrer l’ensemble ? Il est possible que la réponse ne soit pas aussi binaire et se trouve au milieu.
Digression – Des pommes sans cidre
Faire une digression consiste, dans une discussion ou un exposé, à s’écarter du sujet principal. Pour Marie Kondrat c’est un des procédés faisant apparaître le hors-champ au sein même d’un texte. La digression provoque ainsi un décentrement du texte principal, il nous rappelle à d’autres possibles.
Dans le sens commun, digressé est plutôt mal vu, c’est d’ailleurs une règle intériorisée puisqu’il est fréquent de voir un interlocuteur se reprendre lui-même et s’excuser de s’être écarté de son propos premier. Marie Kondrat nous invite, quant à elle, à regarder ce que permet la digression, à commencer pour le propos ou le texte au sein duquel elle surgit.
Dans le texte de Léo (page 6) à propos des espaces publics autour de chez lui, il se trouve une digression, qui est facile à repérer puisqu’elle a pris place sagement au sein de parenthèses :
(surtout des vergers. Probablement des pommiers, dont les superficies cultivées ont drastiquement chuté en Ille-et-Vilaine, accompagnant la vertigineuse décrue de la consommation de cidre au 20e siècle)
Les parenthèses (comme les tirets d’incises « – ») sont censés nous autoriser à lire le propos principal sans s’arrêter sur ce qui est secondaire. Dans la réalité, nous sommes tenus par une convention implicite avec l’auteur·ice qui fait que nous respectons son propos et que nous lirons tout ce qu’il ou elle a à nous dire.
Dans le cas de Léo, j’avais remarqué cette digression, étant moi-même assez familier de ce type d’écriture et en appréciant également ces lectures dans la lecture. Mais celle-ci a pris toute sa puissance de hors-champ quand, lors de nos échanges par e-mail pour publier son texte, Léo m’a écrit qu’il voulait la supprimer : « je me suis permis […] le retrait d’un bout de phrase qui alourdissait le texte je trouve. » Tout en doutant de ce choix : « Si tu penses que cela doit être conservé, je te suis ! »
Il s’agit là d’une parenthèse qui nous renseigne : elle inscrit l’histoire du quartier, vieux d’à peine 50 ans, dans une histoire elle millénaire du département et de son passé rural et agricole.
Digression 2 – Le monde ou rien

Le poème « La souche » en page 13 est extrait du recueil Tout ou rien de Varlam Chalamov. Je l’ai lu récemment et il m’a semblé être un bel écho à cette souche dont je parlais dans le fanzine précédent. J’ai découvert Varlam Chalamov en note de bas de page d’une de mes lectures de ces derniers mois autour des discussions et controverses sur ce que peut la littérature après la Shoah. Un sujet qui me passionne depuis plusieurs années et où se joue le rapport entre fiction et factualité, narration et témoignage, mémoire et archive, etc. Le Tout ou rien de Varlam Chalamov renvoie à ses années au Goulag en Russie et au fait qu’il n’a eu de cesse de chercher ce que le roman et la poésie pouvaient face à ce qu’il a vécu ou ce qu’il s’est passé à Auschwitz.
Le titre de ce recueil a été l’occasion d’une digression au sein de
mes propres pensées. Ce titre m’a renvoyé à une autre sentence tout
aussi binaire : Le monde ou rien. Il s’agit du titre d’un
morceau du groupe de rap PNL. Lui-même emprunté à une réplique du film
Scarface où Tony Montana, joué par Al Pacino, répond dans le doublage
de la version française à la question « Qu’est-ce qui te revient
Tony ? » : « Le monde chico, et tout ce qu’il y a dedanshttps://www.youtube.com/watch?v=ZTqZoYdAgq0
». Cette réplique donnant elle-même le nom au premier
album du groupe : Le monde chico, c’était en 2015. L’année
suivante voit les rues françaises se remplir de monde pour une des
contestations les plus importantes de cette décennie : la mobilisation
contre la Loi Travail. Et celle-ci est l’occasion notamment d’une
forte mobilisation des lycéen·nes qui se sont réapproprié·es les
écritures sur les murs et façades dans une longue tradition depuis mai
68 et ont mobilisé des slogans qui sont ceux de leur génération : Le
monde ou rien ! (voir la photo page précédente.)
Le propre de cette digression n’est pas de mettre sur le même plan la portée initiale de ces deux sentences. L’une du vingtième siècle, d’un auteur ayant vécu l’impossible à vivre comme à raconter et de l’autre celle d’une génération en prise avec son siècle et la condition mondialisée de nos existences. Par contre je ne hiérarchiserai pas la forme non plus, ne serait-ce qu’en regard de ma propre expérience, depuis laquelle ces deux phrases résonnent, d’une culture populaire qui est la mienne et autant celle d’une poésie de l’écriture murale d’un mouvement social, de la rime et de la symbolique d’un texte de rap comme d’un texte russe du siècle précédent.
L’absence – Du soin pour soi
Lors d’un atelier d’écriture de l’AMBÜ au Polyblosne dans le cadre d’un cours de langue, nous récoltons des gestes de soin. Nous avons proposé de les classer en quatre échelles différentes : pour soi, pour son chez-soi, pour son immeuble ou sa rue, pour son quartier.
À ce moment-là AssiaPrénom modifié
vient d’écrire une bonne partie de sa carte sur un
moment de soin et elle en parle à Noëlle, bénévole animatrice du cours
(notamment pour des questions de maîtrise de la langue nous faisions
travailler les participantes en binôme). Elle lui évoque ce qu’elle a
écrit : qu’elle a profité d’un jour de grève à l’école et que les
enfants ne rentrent pas le midi pour manger à la maison et pour avoir
enfin du temps disponible. Elle raconte qu’elle prend la décision de
déplacer le mobilier et notamment le canapé, puis de s’atteler à
repeindre un vieux radiateur, qu’elle avait beau nettoyer sans
succès.
Elle a arrêté d’écrire cette histoire à cet endroit et elle raconte à l’oral à Noëlle que, plus tard dans la journée, elle a aussi pu prendre un café et même regarder un film. Et je vois, observateur discret de cet échange qui ne m’est pas directement destiné, qu’Assia sourit de joie. Noëlle lui dit que c’est super et qu’elle doit finir d’écrire cela. Ce qu’Assia ne fera pas.
Je ne connais pas les raisons qui font qu’elle ne finira pas d’écrire cette journée de soin, il nous restait pourtant du temps dans l’atelier.
Ceci étant je trouve intéressant que l’histoire racontée sur la fiche s’arrête à un soin principalement tourné vers son appartement et sa famille, et que la partie qui la concerne vraiment n’y soit pas. Est-ce une question d’autorisation ? Comme l’écrit reste (et sera publié), le risque serait que l’on sache qu’elle a pris du temps pour elle ? Ou au contraire, le vrai soin pour soi doit rester pour soi, et l’oral a cette faculté de partage et d’oubli que l’écrit n’a pas ?
« Cette absence fondamentale, en littérature, prend donc une
fonction comparable à celle du hors-champ : faire du non-écrit – de ce
qui n’a jamais été écrit, de ce qui a été écrit puis effacé ou de ce
qui reste à écrire – la condition même de la lectureMarie Kondrat, op. cit., p. 172.
. »
J’ai pu capturer cette absence dans le texte d’Assia parce que j’étais présent au moment de son écriture. Qu’en reste-t-il pour une personne qui découvre cet écrit ?
Marie Kondrat, depuis la question du hors-champ, ouvre notre lecture, au sens premier d’un rapport à l’écrit, mais aussi notre lecture du monde au sens de porter un regard sur ce qui nous entoure. Elle propose en ce sens de regarder-lire en regardant ce qui est, en ayant à l’esprit ce qui n’est pas dans le champ, ce qui a été, ce qui aurait pu être, ce qui n’est plus. Elle nous invite à lire un livre depuis ceux qui n’ont pas été écrits ou aboutis pour que celui-ci advienne, mais aussi, avec l’histoire d’Assia, depuis ce qui a été dit mais qui ne se trouve pas écrit. L’absence.
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Fanzine réalisé entièrement sous logiciels libres : Libre Office, Gimp et bookletimposer sous environnement Debian.
Typographies libres : Avara de chez Velvetyne pour les titres, et EB Garamond pour le texte.